20 mai 2005

C

Déjà dix jours que je suis enfermé ici… Ça va bien, puis ça va mal. Toujours l'angoisse qui vous pousse, qui vous aiguillonne… Mais là elle pousse un peu, la vieille compagne… Encore un verre de liqueur… Une liqueur à deux balles, que je me suis achetée à l'épicerie du coin… Qu'est-ce que j'attends, au juste ?

Il me semble que je pourrais m'en souvenir, au moins, mais ces dix jours se confondent, prolongent de façon dérisoire ces dix dernières années, dix années que je traîne. On agit, on est agi… En fait c'est pour rien. Pourtant il me semble qu'il y a bien longtemps je voulais quelque chose… La petite lueur dans les ténèbres, tu sais ? Vaste rigolade… On est agi, vous dis-je… La Volonté, qui se donne des représentations, et nous, pauvres humains… Ici, il pleut tout le temps, c'est pas compliqué… Une représentation de ma volonté ? Mais elle me mouille, cette pluie, désagréablement… Des nuages passent, bouillonnants… Tout le monde s'en fout, mais tout le monde en souffre... En silence… Le silence des siècles… C'est peut-être ça, l'éternité… Un avant-goût de l'éternité... Ça ou autre chose, pour la vie… C'est égal… Tous les chemins sont égaux… Mais il y a des assassins !

J'aime cette place, que je vois de ma fenêtre. Sombre, fréquentée mais calme, austère, sans structure. Tu te souviens des places de l'Italie ? Là-bas les gens vivent… Pas besoin d'évasion… Moi je me suis évadé et je me retrouve ici, depuis dix jours… Depuis dix jours déjà. Quand je pense à ce que j'attends, à ce que je suis venu attendre… Mais non, cette pensée me fuit, comme des grains de sable qui coulent de la main… Sablier… Représentation masochiste… J'y crois pas, pourtant, fondamentalement, à toutes ces salades … « À la lumière du soleil couchant, les hommes ou bien se tourmentent sur la mort qui approche, ou bien tapent sur des chaudrons en chantant. Infortune. » La vraie vie est ailleurs. Ici, pas ici ? Ma volonté, tu m'as amené ici, sur cette terre perdue, je me livre à toi… Et s'il n'en reste qu'un… Tout aurait dû se débloquer ici, mais pourtant rien ne vient… Au moins je suis peinard… En dehors de la vie… Des vicissitudes de l'existence… Si charmantes, au fond… Agréables compagnes… Le soir, la fatigue, le devoir accompli, et le matin, l'angoisse, le branle-bas de combat, la mobilisation des énergies, des buts à atteindre, des obstacles à surmonter, bref, de quoi se sentir vivant… Oui, ici je suis loin de tout ça, loin de l'incarnation… En l'air… J'aime ça, finalement… Mais il faudrait que ça débouche sur quelque chose… Viendras-tu ? Viens, viens, je t'appelle, je n'attends que toi… Je suis impardonnable de te poser comme une pièce de puzzle dans l'enchevêtrement de mes masochismes… Représentation, toujours… Pourtant, la volonté… qui a créé ce pays impossible… que je commence à aimer… Ces collines embuées, pleines de mystère… On ne peut même pas se promener, quelle chance que de ne pouvoir constater la banalité universelle, du sommet de la colline, aussi bien, mais avec plus de fatigue, que de cette chambre d'hôtel.

De ma chambre d'hôtel, immobilisé par la pluie, je rêve, et mon rêve envahit l'espace… Il monte les collines, il descend les vallons, il s'accroche à la pelure des arbres, aux mousses, aux ruisseaux de pluie… Entends-tu ? Vie sauvage, vie totale, à deux pas… Délicieusement inaccessible… Même pas la vie, d'ailleurs. L'Être sauvage, l'existence sauvage, loin des représentations… Enfin, le temps d'une illusion. Le livre se referme.

Posté par deborge à 17:11 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur C

    Narrateur ... T'es qui ? T'es où ?

    Posté par Blang, 20 mai 2005 à 22:17 | | Répondre
  • Ha Ha ! Ça devrait s'éclairer (j'espère) au fil des envois...

    Posté par deborge, 21 mai 2005 à 06:10 | | Répondre
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