21 mai 2005

D

La nuit je me couche tôt mais je ne dors pas… Mon esprit vagabonde, il arrive d'abord à passer par la fenêtre, fermée pourtant… puis il descend dans la rue, il descend la rue jusqu'aux boulevards. Là souvent je suis distraite par les lumières , attirée comme un papillon. Je cherche un café ouvert, j'entre, lumière et silence, quelques clients attardés. Je déchiffre leurs visages, un à un, pour y lire quelque chose de toi. Ça n'arrive pas souvent, drames trop personnels, ou trop de vapeurs d'alcool… Ils ne savent pas que je les épie, que chacun de leurs gestes m'est une précieuse indication pour mon futur… Mon futur avec toi… Non, ils sont trop veules… Tant de bassesse… Des plaisanteries grasses… Des gens qui au fond ont le plus profond dégoût d'eux-mêmes. Quelquefois je surprends une vraie personne, un visage purement désespéré, un visage noble… Je le touche avec les doigts de l'âme… Il ferme les yeux un moment… Je pose un baiser sur son front… Il est grand, habillé d'une manière quelconque, un peu négligé… Bien sûr il me fait penser à toi, c'est pour toi que je reste avec lui… Je fais passer des ombres devant ses yeux… Le bar est soudain transfiguré, et pour lui et pour moi... Les autres n'ont rien vu… Ils ne verront jamais rien… Ils ne verraient pas leur voisin de palier en train de crever… Lui il est différent, ça ne se voit pas à son habillement, pas à son, allure. Ça se "voit" à autre chose, une femme naturellement sent ce genre de choses… Peut-être une manière d'être un peu crispée, pas naturelle, l'air d'être un peu en garde, de ne pas vouloir se laisser aller à la fraternité factice de ce genre d'endroit… Quand les choses sont trop difficiles pour quelqu'un, ça se sent... Moi je le sens, en tout cas, j'y fais attention, et lui… Il me fait penser à toi, il me parle de toi… Je l'accompagne jusque chez lui… Dès qu'il sort du bar, il a l'air de se relâcher, de se détendre, de souffler… pourtant ça ne doit pas être quelqu'un qui aime être seul… ni en compagnie… Tu comprends ça, n'est ce pas ? Vous n'êtes pas des gens simples. Moi non plus. Dehors, par ce temps là, par ce froid, passé minuit, il relève le col de son manteau, il presse le pas… Il attend l'ascenseur, je m'y glisse avec lui… Toujours le même sordide éclairage dans tous les ascenseurs du monde… non, pas toujours le même, mais toujours sordide. Celui est blanc et accusateur, comme un œil glauque fixé au plafond, et qui ne cligne pas… Et l'inévitable glace accusatrice… Le tombeau se referme dans un bruit de mastication mécanique… La petite mort, la petite solitude insidieuse, de l'intérieur… On ne peut même plus être dans son propre corps, léger écoeurement… Puis le tombeau s'ouvre avec prudence, précaution : la nouvelle dysharmonie… Il sort, je l'accompagne jusque dans sa chambre, jusque dans son lit… Il est nu, il est beau… Je me blottis contre son épaule, je pense à toi, je sens son odeur… il se retourne dans son sommeil, il murmure quelque chose, ses rêves m'échappent... Il se secoue il me réveille... Je me découvre alors dans une chambre inconnue, mal rangée, avec l'odeur de renfermé, de souci… Qui c'est ce type qui m'a oubliée, qui ne m'a pas vue, même dans son sommeil… Je vois se soucis et ses rêves qui défilent… Un invraisemblable bazar… Et au fond, beaucoup de contentement, d'apitoiement sur soi-même… Brusquement, ça me dégoûte… qu'est ce que je fais ici ? Je m'empresse de rentrer, par-dessus les toits, les rues… toutes semblables, toutes peuplées de solitudes… j'arrive, c'est déjà le matin, épuisée… Je pense à toi… Je pense à toi… Et toujours pas de nouvelles de toi…

Posté par deborge à 05:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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