21 mai 2005

A — première vision

 Il est peut-être inutile de vouloir fixer quelque chose dans la fluctuation générale, aussi bien un piquet dans la terre qu'une impression sur une feuille. Ces voitures qui grondent dans le lointain, cette vie organisée, dans quelques années – dans quelques secondes – n'auront plus cours. Et il ne s'agit pas de destruction, il s'agit de l'Univers et de son mouvement perpetuel, ce perpetuel éclatement où rien n'existe que dans l'instant. La feuille tombe de l'arbre, et après le poème passager de sa chute, se pose délicatement sur la pelouse. Et en quelques secondes, sous mes yeux, cette feuille et toutes les feuilles disparaissent dans la terre, comme un homme qui plonge dans la mer, comme un aliment englouti. La feuille disparaît, chacune de ses molécules vole en éclats, épouse l'immensité, remplit de son oubli, de son inexistence irrémédiable les sables, les roches, les mers et les étoiles qui jaillissent à tout instant. Mouvement pateux, incertain, des voitures hésitantes dans l'avenue. La tôle s'immobilise, les formes disparaissent, et il ne reste plus dans le lointain que le froid et l'erreur, l'anomalie passagère de quelques insectes agglutinés que le soleil chassera, ou la venue de la nuit, comme un rêve qu'on n'a pas compris. Dans un perpetuel recommencement, cela disparaît, et déjà autre chose rejaillit, la terre qui me soutient encoore quelques instants s'effondre, je tombe et je vole, j'embrasse je bois l'humus, des milliards de feuilles pourries et délicieuses, je m'éteins, doucement le monde continue, rejaillit, explose, amenant alors à sa surface, sous mes yeux ressuscités, cet absurde spectacle de la terre en prière et du bruit en colère. À travers les siècles je m'immobilise un instant, cet instant éternellement présent, le seul concevable. Et un être, cet être, cet ami, cet étranger secoue alors toutes ses feuilles, discrètement, amicalement, il fait tourner, tournoyer toutes les pages rousses, rouges, jaunes de son tranquille et fuyant savoir, les abandonnant à la douceur du soir, de la nuit qui monte, s'abandonnant à la profondeur du vent. Quelle grandeur et quelle souveraine noblesse, quel absurde courage de montrer, d'offrir tant de beauté, comme une larme versée dans la mer, comme une note perdue dans le soir et qu'on n'entendra plus. Pourquoi ne serais-je pas comme cet arbre – moi qui sais tant de choses – confiant et ardent, passionné et oublieux, au lieu de me raidir dans une conscience et un corps inutiles, enlaidis, poussiéreux, orgueilleux.

 De nouveau la scène va se rejouer, de nouveau nous serons au bord de la désintégration et d'une perpetuelle recréation. Feuilles jaunes qui se fichent dans la terre, cette terre qui grossit, puis jette ses vagues, puis s'apaise. Et puis toutes choses sont égales, splendides et fugaces comme les vagues de la mer. Toutes choses sont égales, et la vision se fait système ; la vie, l'univers coulent entre mes doigts, et c'est folie que de vouloir retenir quelques chose de cet écoulement splendide et absurde. Et puis je suis là, je reste là. Comme toutes choses, la vision s'écoule et déjà s'évanouit. Il n'en reste plus qu'un système bancal et dérisoire. Pendant quelques instants j'ai oublié ma laideur, ma souffrance, mes pauvres tourments. La splendide vision a tout effacé, et pourtant elle est là, je la sens qui palpite, ma vieille angoisse, encore presque oubliée , pour quelques instants encore presque apaisée.

 Alors le modèle s'effondre, le modèle n'est pas conforme, et je me prends à rire de moi-même et de ce qui n'est plus maintenant qu'une construction intellectuelle hasardeuse et absconse. Tout paraissait clair, et je m'étais oublié. Oubliée la souffrance, cette travailleuse infatigable, cette accoucheuse forcenée. La souffrance inadmissible, qui vous réveille à vous-même, et qui met devant vous l'évidence que quelque chose ne va pas quelque part, qu'il faut lutter. Cette souffrance impitoyable, sans laquelle nous ne serions rien, et qui grandit démesurément cette infime poussière de temps où nous sommes accrochés, et lui donne les dimensions, l'arbitraire et la monstruosité de toute une vie.

Posté par deborge à 18:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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