10 octobre 2005

ce que F pense de A

Déjà bien du temps a passé, et je pense quelquefois à toi. Tu m'as appris mon vrai pouvoir, ce que je pouvais faire des hommes, du moins ceux que j'arrivais à ne pas craindre. Tu te souviens ? Moi, une adolescente perdue, "très renfermée"... Trois mots dans la journée ! Mes parents s'en fichaient, ce qui comptait pour eux c'était les résultats à l'école. Je ne leur parlais pas, mais eux non plus ! Maman : « Alors, combien tu as eu au dernier DS de math ? » Papa : « Vraiment, tu me coûtes trop cher. » Donc rien de ce coté là, au lycée pas d'ami(e)s, je devais être… différente ? En tout cas ils ne m'intéressaient pas, et c'était réciproque, et impossible d'inviter personne à la maison. Et voilà, lui il était doux, pas comme les autres profs, un peu chahuté, un peu marginal parmi ses collègues, oui, en marge, un peu comme moi… Peut-être la première personne qui s'est vraiment intéressée à moi, sans idée préconçue, sans technique et sans bagage de psychologue ou d'assistante sociale, tout ce que la société compte comme flic plus ou moins déguisé pour maintenir la paix, le bon ordre social, l'état des choses, les apparences.
Et donc, très classiquement, très romantiquement, on est tombé amoureux. On se voyait en cachette, tu te souviens ? On a maintenu notre secret, ce n'était pas difficile, on n'a parlé à personne, à qui on aurait parlé ? Je crois que pour lui j'ai été la révélation de quelque chose qu'il n'avait jamais comprise, jamais connue, un monde s'ouvrait à lui alors qu'il ne faisait qu'en rêver : quelque chose dans le genre de l'éternel féminin, ce genre de fantasmagorie. Moi ça me flattait, j'y ai trouvé mon compte au début, d'être admirée en haut de mon piédestal, je prenais mes poses, les poses qui lui plaisaient. Et puis j'ai pris mes aises avec lui, j'ai commencé à le trouver un peu ridicule, un peu à coté de la plaque, et puis je me suis lassée, lassée de ne pas me reconnaître dans cette image idéalisée et au fond impersonnelle, stéréotypée qu'il me renvoyait. Je l'ai laissé avec ça, et je suis partie, sans trop de précautions. Il ne m'a jamais fait peur. Tu ne m'as jamais fait peur, tu m'as appris à regarder les gens sans terreur, tu m'as appris que tout le monde se trompe, pour ça je te suis reconnaissante, je sais comment tromper les autres sur mon compte. J'ai appris à leur faire peur…
Des gens bien intentionnés m'ont dit qu'il avait eu du mal à s'en remettre, que le seul médicament qu'il avait trouvé ça avait été de retourner dans sa coquille. On a parlé bien sûr de notre histoire, avec cet excitant parfum de scandale : un vieux prof avec sa jeune élève, pensez ! Il a préféré oublier tout ça, il est parti s'installer ailleurs, dans la ville de X***…
Pour moi j'ai appris à repérer cette faiblesse de caractère chez les hommes, cette faiblesse qui me rassure. Oui, je peux leur en donner tant qu'ils en veulent de Lolita de femme fatale. Mais ce n'est pas en suçant mon pouce en faisant l'évaporée que je les tiens, c'est par mes colères froides, mes silences accusateurs, ma clairvoyance impitoyable, incessante.
J'ai abandonné mes études, j'ai grandi depuis ce temps, je me débrouille. Je ne fais plus rien. Mes parents commencent à s'intéresser à moi, à se faire du souci, mais c'est trop tard. Cela m'est une joie d'être une charge pour eux, de les encombrer de ma présence, d'obscurcir leur horizon de petits bourgeois.

Tout va bien. Je m'éclate.

Posté par deborge à 16:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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